L'Entraineur Idéal

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Depuis le 13 avril, « L’entraîneur idéal », édité par Hugo Sport, est disponible dans toutes les bonnes librairies de France. Après deux ans de travail, Philippe Rodier, en collaboration avec Raphaël Homat, vous propose un voyage à travers les méandres du coaching et de la préparation mentale. Première escale, Nice en la compagnie de Mathieu Bodmer - aujourd’hui joueur de l’En Avant de Guingamp après une carrière riche en émotions...

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Mathieu Bodmer : « Ce sont les souvenirs qui créent une équipe »

 

 

Crédits : OGC Nice
Crédits : OGC Nice

 

 

La saison dernière (2015-2016), Nice a été la belle surprise que peu de gens attendaient à ce niveau avec une 4ème place au classement mais aussi des victoires de rang (3-0 face à l'Olympique Lyonnais, 3-0 face au Stade Rennais, 4-1 ; puis 2-0 face à l'AS-Saint-Étienne). Quel bilan peux-tu dresser de ton côté ?

 

 

C'est vrai que c'est une belle saison, pendant la préparation, on avait battu Naples (3-2) et Galatasaray (4-0), on savait qu'on avait les clefs pour que ça fonctionne bien entre nous. Mais c'était compliqué d'avoir des ambitions claires à partir du moment où on avait terminé 7ème et 11ème précédemment. Finalement, on a été récompensé de nos efforts et on a tenu notre rang tout au long de la saison. Le coach a toujours eu le même discours auprès du groupe, cette même envie de jouer et de prendre du plaisir ensemble sur le terrain. Après, on a un effectif qui est un peu plus large que les autres années et qui permet de mieux assumer les blessures. Mais on a toujours eu les mêmes convictions dans le jeu, peu importe le résultat final.

 

 

Un exemple à suivre

 

 

Sincèrement, j'espère. Dans les années 90, on a eu le FC Nantes de Jean-Claude Suaudeau avec une philosophie similaire et toute une formation basée sur la technique et le mouvement. J'espère vraiment qu'on va revenir davantage dans cette manière de jouer, cette envie d'être encore plus collectif sur le terrain. J'ai été formé à Caen dans cet esprit-là et je trouve que c'est une très bonne mentalité : l'idée que le collectif doit passer avant le talent individuel avec du jeu.

 

 

De l'extérieur, on a aussi l'impression que vous êtes une équipe de "bon gars" en plus de chercher à bien jouer au foot

 

 

Bien sûr, c'est clair. J'en avais parlé avec le coach durant le stage d'ailleurs, en lui disant que ça faisait longtemps que je n'avais pas passé un stage aussi agréable, avec une aussi bonne ambiance. On a fait plein d'activités hors-foot qui ont permis de souder le groupe et ça c'est quelque chose d'assez rare aujourd'hui avec les nouvelles technologies, internet, les portables et les réseaux-sociaux... Là, tout le monde prenait du temps le soir pour qu'on soit réuni avant d'aller chacun dans sa chambre, ça déconnait, ça jouait aux cartes. Quand tu as 20 joueurs sur un groupe de 23 ou 24 mecs qui restent à s'amuser entre eux, c'est top et ça permet d'avoir des repères ensemble, une histoire commune. C'est important pour le déroulement de la saison ensuite.

 

 

Vous n'avez jamais eu de tension dans le groupe ?

 

 

Non, après, c'est un groupe qui est assez jeune et qui écoute les anciens, donc c'était réglo dès le départ entre tout le monde. Même avec le staff, les relations sont excellentes.

 

 

Tu as eu un rôle toi de "grand frère" toi, sans que ce soit péjoratif

 

 

C'était défini dès le départ avec le coach de cette façon, il avait besoin que je puisse transmettre mon expérience aux plus jeunes pour commencer. Ensuite, régler les problèmes si besoin, et prévenir en amont les petits soucis qui pourraient apparaître durant la saison.

 

 

Il y avait un travail particulier sur la conservation du ballon à l'entraînement pour avoir tant de maîtrise au-niveau du jeu ?

 

 

C'est vrai, il y avait un travail particulier sur la possession du ballon d'effectué, mais qui ne change pas de ce que j'ai connu à Lille ou à Lyon avec le coach. Claude Puel a toujours eu la même philosophie. Les joueurs à disposition n'étaient pas les mêmes auparavant. Aujourd'hui, à Nice, on a des joueurs de petites tailles axés sur la technique et sur le mouvement permanent. Et ce sont les joueurs que tu as sous la main qui permettent que ton style de jeu est efficace ou non. Que ce soit à Lille ou à Lyon, on avait un groupe basé sur la capacité à être puissant dans les duels avec une grosse pression physique.

 

 

Voir un joueur comme Hatem Ben Arfa renaître d'une certaine façon, prendre du plaisir au quotidien, ça doit booster aussi

 

 

Ouais, c'est clair, c'était important pour nous de le voir prendre du plaisir sur le terrain, de le voir avec le sourire. Pour moi, c'est la deuxième année qu'on fait ensemble après celle à Lyon. C'est quelqu'un que j'apprécie beaucoup, on était resté en contact, et je le considère comme mon petit frère, je veille sur lui sur le terrain mais aussi en dehors. Même si on n'a pas forcément le même style de vie et le même âge, on arrive à échanger sur beaucoup de sujets ensemble. Personne n'a jamais douté des qualités d'Hatem, mais, c'est quelqu'un qui a besoin d'un cadre autour de lui, d'être écouté et d'être compris surtout.

 

 

Tu penses qu'il avait besoin de rencontrer quelqu'un comme Claude Puel pour revenir au top ? Un entraîneur exigeant mais pas seulement...

 

 

Oui, je pense que que cette rencontre lui a fait le plus grand bien. Il lui fallait quelqu'un capable de lui dire les choses d'une certaine façon - sans lui rentrer dedans - puisqu'Hatem peut se braquer à tout moment. Et finalement, quand on regarde sa saison : on se rend compte que le discours a été bon : il a été régulier avec très peu de matchs où il est passé au-travers - il a fait une saison complète, il a beaucoup travaillé, il a fait beaucoup d'efforts - et il a été récompensé pour ça. D'une certaine façon, son parcours lui a donné la maturité nécessaire pour s'épanouir aujourd'hui. Moi, j'ai eu la chance de rencontrer Claude Puel, j'avais 20 ans. J'étais jeune à l'époque, à l'inverse de Hatem donc. Et j'ai eu la chance de pouvoir devenir un joueur complet à ses côtés et d'apprendre à faire les efforts pour progresser. Certes, Hatem l'a peut-être rencontré un peu tard, mais quand on regarde ce qui lui arrive aujourd'hui et la saison qu'il vient de réaliser, on peut considérer que son chemin n'est pas encore terminé. Parfois, on perd un peu de temps en route dans la vie, c'est comme ça.

 

 

Une rencontre, ce peut-être capitale pour un joueur dans sa carrière...

 

 

J'en parlais avec Hatem récemment, comment tu te fais recruter quand tu es jeune ? C'est un coach ou un recruteur qui vient te voir jouer puis qui t'accorde sa confiance, qui croit en ton potentiel. Si tu n'es pas repéré, tu ne pars pas, donc dès le départ, tu es dépendant de l'avis de quelqu'un. Ensuite, il faut aussi qu'on trouve ton bon poste, si tu évolues bien à celui qui te permettra d'envisager une carrière. Moi j'ai commencé attaquant, après je suis passé derrière, puis au milieu... C'est toujours une histoire de rencontre et d'aléas qui font les parcours. Regarde Jérémy Pied, si quelqu'un l'avait fait passer latéral plus tôt, il serait peut-être international aujourd'hui avec un niveau encore supérieur au sien. Ce sont des choses sur lesquelles on ne pourra jamais revenir. C'est comme ça. Pour un joueur, une rencontre avec un entraîneur, ça peut surtout prendre la forme d'un tournant ou d'un déclic pour la suite de sa carrière.

 

 

Et toi, tu ne regrettes pas de t'être fixé à la position de défenseur central plus tôt ? Regarde Boateng, Bonucci, Hummels : ils participent pas mal au jeu depuis derrière quand même...

 

 

Aujourd'hui, c'est une question qui peut se poser. Mais déjà, pour commencer, j'ai fait la carrière que j'ai fait et je suis très content comme ça. Je joue au football pour le plaisir. Et en position de défenseur central, je n'en prends pas beaucoup, sincèrement. Le coach est au-courant hein, mais je suis professionnel alors j'essaye de durer dans cette position et je fais mon job comme on dit, je fais les efforts qu'on me demande - mais, dès qu'il me remet au milieu ou derrière l'attaquant, j'ai la banane !

 

 

Mascherano dit que "c'est une souffrance" pour lui de jouer en défense

 

 

Tu vois... et il est comment Mascherano ? Il est très, très bon ! C'est juste, que, plus haut sur le terrain, il aura cette possibilité de presser encore plus, de courir plus, d'être plus présent dans la construction du jeu et de pouvoir attaquer aussi, parfois. Ce n'est pas exactement la même chose. Après, pour durer dans une carrière, il faut aussi savoir faire des sacrifices. Mais sincèrement, je ne regrette pas la mienne, vraiment pas. J'ai flirté avec l'équipe de France quand je jouais au milieu - parfois en défense - je n'ai pas de regrets sur ça, sincèrement.

 

 

Il y a plusieurs éditorialistes qui parlent de toi comme "l'un des 10 plus grands gâchis du football français", ça t'évoque quoi ?

 

 

Je ne l'ai jamais entendu franchement, après je ne lis pas beaucoup les journaux... Mais regarde, je viens d'Évreux au départ - je pars d'un quartier - je n'ai pas beaucoup de chance de m'en sortir comme on dit. Et aujourd'hui, j'ai plus de 500 matchs en pro, 2 titres de champion de France, 1 coupe de France, 2 coupes de la Ligue, j'ai flirté avec les Bleus, j'ai fait une demi-finale de Champion's League, je pense que c'est pas mal... Alors un gâchis, un gâchis... OK, on peut dire "il aurait mérité de jouer à Manchester ou dans tel club", certes, mais si je n'ai pas joué là-bas, c'est que je ne le méritais pas, c'est aussi simple que ça. Je n'ai pas été assez sérieux à une époque, et je le sais. Je ne méritais pas plus, voilà tout.

 

 

Amaury Leveaux, le nageur (médaille d'or olympique à Londres en 2012), disait qu'on a beau être un grand sportif, on n'en devient pas pour autant une voiture tunning...

 

 

Il a raison je pense, on a ce qu'on mérite dans la vie. Tu en veux plus ? Et bien travaille plus. Moi, j'avais des qualités naturelles.

 

 

Tu n'as pas l'impression de t'être un peu trop reposé dessus justement ?

 

 

Si, mais c'est mon jeu, c'est comme ça, je n'ai pas toujours été un grand travailleur et je me suis mis à bosser un peu tard.

 

 

C'est un discours que tu tiens auprès de la nouvelle génération ?

 

 

Bien sûr, j'ai discuté avec Ousmane (Dembélé) de Rennes (aujourd'hui au Borussia Dortmund, ndla) par exemple, je lui ai dit simplement : "ne fais pas les mêmes erreurs que moi, je suis têtu et en plus je suis Normand, donc même quand j'ai tort... j'ai l'impression d'avoir raison !", imagine avec certains coachs... ça ne pouvait pas passer ! Et puis, j'allais souvent jusqu'au bout de ma connerie, hein. Mais sincèrement, encore une fois, quand je vois d'où je suis parti, et où je suis arrivé, je me dis que j'ai tout de même fait quelque chose de sympa et que les gens ne peuvent pas connaître tout l'historique de mon parcours. Joueur ou entraîneur, une carrière, ça tient à peu de choses parfois...

 

 

Ce côté recherche du beau geste, ça ne te vient pas de la NBA ? Tu sembles davantage dans le plaisir et dans le show

 

 

Si, mais j'adore la NBA moi, attention (sourire) ! Ça fait presque un mois que je ne dors plus-là avec les play-offs... Tu vois justement, c'est mon truc ça, ce matin à l'entraînement, j'ai fait deux-trois trucs sympas, deux-trois actions sympas, ça me suffit à être heureux de ma séance avec le groupe.

 

 Quand je suis arrivé à Lille, c'est ce que le coach Puel m'a appris justement, ce besoin d'être vraiment rigoureux dans le travail. Je ne l'avais pas en moi, gagner ou perdre : c'était la même chose pour moi. Après un match, je pouvais aller voir le coach et lui dire : "t'as vu ce que je lui ai mis ?" ; et lui me répondait : "oui mais, on a perdu 2-0 Mathieu, et tu as perdu 15 ballons..." pour une réponse du genre : "c'est rien coach, j'ai mis deux petits-ponts je vous dit !" (rires). À Lille, j'ai découvert cette exigence du haut-niveau, le travail physique, la rigueur tactique et c'est ce qu'il me fallait. Sinon j'aurais fait une carrière beaucoup moins belle que celle que j'ai eue. À un moment donné, tu ne peux pas seulement jouer sur tes qualités naturelles, tu es aussi obligé d'avoir une hygiène de vie en plus à côté et savoir assumer la répétition des efforts. C'est pour ça que cette rencontre avec Claude Puel a été importante pour moi.

 

 

Pastore dit que "gagner sans que les gens s'amusent, ce n'est pas complètement gagner", ça rejoint ta mentalité

 

 

Complètement, oui. Pastore, c'est un peu le même style de joueur que moi après, même si on n'a pas les mêmes qualités, on recherche le beau geste, le beau jeu. J'ai toujours aimé cette philosophie. Mais le football change. Aujourd'hui, tu as beaucoup plus de pression sur les gamins avec l'enjeu des matchs, la pression du résultat, le besoin de faire une carrière, l'aspect financier qui rentre de plus en plus en ligne de compte. Faut avoir un contrat le plus tôt possible, la famille est là, les agents aussi... Avant, tu signais un premier contrat dans un club, tu étais déjà content, c'était quelque chose d'énorme. Je prenais le train pour aller à l'entraînement ou ma mère m'y déposait, mais voilà, on ne parlait pas encore d'argent. C'est devenu de plus en plus compliqué aujourd'hui. Je le vois bien en tant que président d'Évreux, ça me permet de voir l'envers du décor avec les parents qui te disent : "mon fils doit devenir pro, c'est comme ça, et pas autrement !" ; et sinon, ton fils, il en pense quoi de ça ? Ton fils, il est bon déjà ? Vraiment bon ? Et surtout, il a envie de jouer ton fils ? Tu sais ce qu'il veut vraiment ? Moi, mes gamins veulent jouer au foot, j'ai bien fait attention à être sur ce que soit un choix réfléchi et qu'ils comprennent tout ce que ça englobe de viser une carrière pro.

 

 

C'est pour ça que tu es devenu président d'Évreux (de 2009 jusqu'à 2013) ?

 

 

Sincèrement ? Oui, c'est important pour moi. Parce que ça me fait chier de voir des gamins qui se perdent en cours de route. Les problèmes avec les agents, les mecs qui te vendent du rêve pour pas grand chose, ce genre de trucs, ça écœure, vraiment. Des bons joueurs, tu en trouveras toujours hein, mais ceux qui dérivent, on en fait quoi ? On avait un petit à Évreux, il s'est retrouvé quatre mois en République-Tchèque - seul, livré à lui-même - parce que son agent l'avait abandonné là-bas, à 20 ans, sans parler un mot d'anglais en plus, tu imagines ? Le gamin perd sa scolarité, se retrouve à la case départ. Et il faut pouvoir rebondir après ça.

 

 

Tu ne penses pas qu'on exerce une demande de devoir moral ; d'une certaine façon ; proche de la démagogie au-niveau des footballeurs

 

 

Tu dois avoir un rapport à la morale, bien sûr. Mais les gens ne se rendent pas compte qu'on est jeune et qu'on se retrouve exposé très tôt. Même moi, regarde : j'ai 33 ans aujourd'hui, mais dans la vie active, je n'ai aucune expérience et pourtant je me retrouve à avoir des responsabilités. Les footballeurs sont en avance quelque part. Tu as des gamins - âgés d'à peine 20 ans - on va leur dire ou leur faire comprendre d'une certaine façon : "voilà, il faut que tu tiennes le club sur tes épaules, tu dois porter tes coéquipiers." Regarde l'exemple du petit Dembélé à Rennes, on était pas loin de ça, pareil pour le petit Boufal à Lille. Et les mecs ont 20 ans, parfois moins, c'est tellement compliqué à gérer. On leur en demande trop parfois. Si tu as des enfants, un bon entourage, de la maturité, tu peux gérer ce genre de choses, mais sinon, tu fais comment ? Ce n'est pas si simple. J'ai joué avec toute la génération 87 - ou presque - les Hatem, les Karim, les Jérémy... on entendait partout que peu importe ce qu'il se passerait, on deviendrait champion du monde avec eux par la suite. C'est un statut qui pèse lourd à assumer. Les regards sont braqués sur toi dès le plus jeune âge. Et les mecs te le disent de toute façon, ils ne veulent pas être des exemples. Après, ça reste des supers mecs, mais ils n'ont pas envie d'endosser ce rôle-là, c'est tout. De l'extérieur, ils sont peut-être un peu froid, un peu arrogant, mais c'est presque logique quand tu en as tellement pris dans la gueule depuis que tu es gamin avec la pression, les attentes, tu te crée une sorte de carapace. Et puis, ça reste des mecs des quartiers, avec tout ce que ça comporte.

 

 

On dérive sur un problème sociétal, une fracture sociale qui dépasse le cadre du foot

 

 

Oui, et dans le football tu la ressens de plus en plus. Et puis, il faut savoir rester lucide, les quartiers : c'est-là où tu as le plus gros potentiel de joueurs pour le foot. Mais après, c'est au club d'assumer une partie de l'éducation de ses gamins avec une gestion sérieuse vis-à-vis de la scolarité. Cela doit être le point de départ avec la famille, une sorte de pacte. Pour moi, à Caen, par exemple, c'était obligatoire et non-négociable. Mais tu as des clubs aujourd'hui qui te disent à 14 ans : "si tu ne veux plus aller à l'école, ce n'est pas si grave, il te reste le foot !" Tu imagines ça ? Ce n'est pas sérieux... Tu fais quoi après, si ça ne fonctionne pas ? Quand j'ai signé à Caen, ma mère s'en fichait que je puisse jouer un jour à Manchester United ou dans n'importe quel autre club, c'était clair pour elle : si mon fils n'a pas son bac, ce sera la fin de l'histoire, je revenais à Évreux direct ! C'était d'ailleurs stipulé sur mon contrat : je restais à Caen seulement si ma scolarité était assurée par le club. Aujourd'hui, même avec un BAC, tu n'es pas sûr de trouver un emploi alors il faut accompagner les gamins dès le plus jeune âge. J'ai croisé des mecs avec qui j'étais à l'époque qui n'ont pas réussi dans le foot, ils sont devenus kinés ou coachs, employés de mairie, des emplois corrects. Et ça, c'est parce qu'on leur a appris autre chose que le foot en plus.

 

 

Tu t'imagines entraîneur après ta carrière de joueur ?

 

 

Je sais pas, sincèrement, j'hésite encore sur ça. Le problème, c'est que ça me ferait repartir dans la même vie et je suis depuis 20 ans déjà dans le milieu du foot. Quand tu es entraîneur, tu n'a pas beaucoup de temps pour toi, et j'ai envie de voir mes enfants grandir en étant proche d'eux. Coach, ça peut aussi t'amener à déménager assez souvent, c'est difficile de se faire des repères comme ça, et puis il faut gérer la scolarité. Ce n'est pas une vie si simple. On ne parle pas de nos problèmes extras sportifs, mais il y a toujours des moments difficiles à passer dans une carrière. On ne va pas se plaindre publiquement parce que les gens vont dire "attendez, lui il gagne tant, alors il n'a pas de raisons de se plaindre", mais sauf qu'on reste des hommes avant d'être des acteurs du foot.

 

 

Tu as l'air de t'estimer redevable aussi quelque part vis-à-vis du milieu du foot

 

 

C'est surtout vis-à-vis de certaines personnes, tu sais, le milieu du foot en lui-même, ce n'est pas super hein... Les gens ne sont pas corrects, ne sont pas toujours très droits. Mais c'est comme ça que tu reconnais les vrais hommes : ceux qui savent tenir une parole. Il y en a de moins en moins. Rajoute à ça certains agents qui expliquent aux gamins : "Je vais t'amener à Manchester United moi, tu vas voir, fais-moi confiance !" Et tu vois ensuite des petits qui ne vont plus à l'école... Après ça, on nous téléphone : "untel ne veut plus venir parce qu'il va signer en Angleterre", tu l'imagines ça ? Le type n'allait plus en cours depuis deux semaines parce qu'il pensait signer au Panathinaïkos finalement, il se croyait déjà arrivé...

 

 

Et toi, en cours, tu étais comment ?

 

 

J'avais 13-14 facilement, mais je n'étais pas très travailleur, plutôt doué naturellement, comme au foot quoi (rires). Mais si ma mère me disait : ramène moi 15/20, je m'arrangeais pour avoir 15/20, attention !

 

 

Tu marches à l'objectif toi...

 

 

C'est vrai (rires), mais encore aujourd'hui hein !

 

 

Comment il fait Claude Puel pour te motiver alors (rires)

 

 

J'ai plus d'expérience aujourd'hui vis-à-vis de ça, et puis, ici, à Nice, j'ai envie d'être exemplaire vis-à-vis des jeunes. Tu vois, ça demande de l'exigence ça aussi, je n'ai pas envie qu'on pense que je suis venu pour passer une période de préretraite sur la Côte d'Azur et d'apporter quelque chose à un groupe. Sincèrement, moi, le soleil, je m'en tape (rires) !

 

 

Tu partais en vacances quand tu étais plus jeune ?

 

 

Non, mais ça ne m'a pas empêché d'être heureux. Parfois on partait en Bretagne mais pour un Normand, tu sais, c'est pas vraiment partir en vacances vu la proximité géographique (rires). J'avais mes potes, le foot, le basket, on jouait toute la journée. Tu veux quoi de plus ?

 

 

Pourquoi le basket ? Lionel Messi, Antoine Griezmann, tu n'es pas seul à autant aimer ce sport d'ailleurs

 

 

C'est une autre mentalité après le basket, tu as le côté show et c'est un sport collectif mais encore plus individuel que le foot. Il y a beaucoup de respect entre les joueurs aussi : ça ne discute pas pour rien pendant 3 heures autour de l'arbitre par exemple. C'est une autre mentalité, le foot, c'est plus sauvage, c'est le sport du peuple. On dirait que les mecs sont "mieux élevés" au basket quelque part. Après, au niveau du spectacle en Ligue 1, c'est vrai qu'on a eu plus de chance cette saison en avec le retour de Hatem, Boufal, Dembélé, Fekir la saison passée. Je pense qu'il se passe un truc, il y a de plus en plus de beaux buts et même si certaines équipes refusent le jeu d'une certaine façon, tu as toujours 1 ou 2 mecs qui sortent du lot. On voit aussi des joueurs dribbler. Mais attention hein, dribbler utile. Pas dribbler pour dire : "les copains, j'ai fait 10 passements de jambes". Ça ne sert à rien ça sauf à impressionner ta copine dans les tribunes.

 

 

Tu comprends le débat qui oppose les amoureux du « beau-jeu » face au camp des « pragmatiques » ? Il était déjà revenu avec Bielsa et Marseille, il reprend chaque année avec Guardiola ou encore Simeone...

 

 

Le truc, ici, c'est que tu as deux extrêmes : Guardiola, le jeu à outrance, et Simeone de l'autre - selon-moi, le meilleur tacticien actuellement - roi de la défense, mais pas seulement. On oublie souvent que l'Atlético est également capable de jouer au ballon. Ils ont de bons joueurs : Griezmann évidemment, Koke au milieu, Saúl Ñíguez, Filipe Luis aussi : le mec peut défendre parfaitement et se retrouver à attaquer face à Barcelone sans problème ; hop... un p'tit pont, et conduite de balle parfaite derrière ! Tu regardes le but de Griezmann ce soir-là (quart-de-finale de la Ligue des Champions, ndla) : tout est millimétré depuis le départ de l'action, les déplacements, la sortie de balle, la passe de Torres juste avant. En 5 secondes, ils ont traversé tout le terrain, c'est remarquable. Franchement, équipe défensive ou non : moi je prends du plaisir en les regardant jouer. Et puis, tu auras toujours des débats de toute façon. Regarde même quand Barcelone gagne on entendait "c'est facile, ils ne font que des passes". OK, très bien, bah joue au football et reviens-nous dire ensuite si c'est facile de faire autant de passes. Après, il faut toujours de la diversité, que chacun puisse apporter sa petite touche au niveau tactique. Ce qui est bien avec Guardiola, c'est que le mec sort du cadre, il ne reste pas figé dans un pseudo 4-4-2 ou 4-3-3, ça donne des exemples ensuite pour les autres entraîneurs. Il cherche toujours à innover et c'est ce qui fait sa force : je l'ai vu jouer cette saison avec Kimmich quasiment tout seul derrière (1m76), le mec est milieu de terrain à la base, hein (sourire). C'est une ouverture d'esprit intéressante pour le football. Regarde la Juve aujourd'hui, elle va jouer en 3-5-2, puis en 4-4-2, ou l'inverse : elle sait s'adapter tout en conservant son propre style.

 

 

Tu ne penses pas que ça manque en France des entraîneurs à l'image de Guardiola et Bielsa : capables de prendre beaucoup de risques ? On pense plutôt à ne pas prendre de buts avant d'en marquer

 

 

Le problème en France, c'est qu'un entraîneur qui cherche à sortir du schéma habituel, s'il n'obtient pas de résultat - immédiatement ou presque - il va rapidement perdre son job. Si tu ne rentres pas dans le moule, tu peux te faire taper dessus par pas mal de monde. Mais le foot, ça reste un sport - un jeu - où tu dois déséquilibrer ton adversaire, et il n'y a pas qu'une ou deux façons d'y arriver. C'est important d'avoir les joueurs pour suivre ton plan de jeu, mais c'est aussi important d'avoir les couilles d'aller jusqu'au bout de ton idée.

 

 

Jean-Marc Furlan était comme ça à Troyes, tu comprenais qu'il continue à suivre ses convictions malgré les critiques et les résultats négatifs de son équipe ?

 

 

Bien sûr que je le comprends, mais surtout, la question c'est : est-ce qu'il avait les joueurs pour faire ça ? Sincèrement, Troyes, j'ai souvent joué contre eux : c'est une équipe qui sait très bien jouer au football, avec un jeu de qualité. Malheureusement, c'est un club avec peu de moyens, et donc des joueurs en rapport avec ses moyens. De bons joueurs de ballon, mais à un moment, il leur manquait peut-être quelque chose pour se maintenir en Ligue 1. Un peu comme Caen pendant longtemps d'ailleurs. Mais dans le jeu, sincèrement, Troyes n'a pas été ridicule du tout cette saison. Regarde face à Paris : ils ont tenté quelque chose, et ce n'est pas rien. Ça change des équipes qui vont au Parc avec 5 défenseurs. De toute façon, tu vas perdre ! Tu as 9 chances sur 10 de repartir avec une valise même, alors pourquoi attendre ? Joue ! Tente quelque chose... Troyes l'a fait justement. Nous, on prend 4-0 à Paris mais Claude Puel insiste sur ça après le match, cette volonté de jouer au ballon, qu'il faut continuer dans ce sens et ne pas renier ses convictions. Paris ne joue pas dans la même catégorie, alors pourquoi complexer ?

 

 

Cantona disait que son plus beau but était une passe, ça t'évoque quoi ?

 

 

Il a raison. C'est un sport collectif le foot. C'est pour ça que j'admire Barcelone d'ailleurs. Cantona, lui, c'était un génie du foot au niveau du jeu mais aussi de la personnalité et ça manque un peu au football aujourd'hui, ce genre de personnalité un peu extravagante. Le problème après, c'est que tout le monde bloque sur les stats aujourd'hui, on en vient aussi à perdre ce côté folie dans le jeu, cette forme de magie. Il faut marquer toujours plus... avoir tant de % de passes réussies... T'entends ça de plus en plus à la fin des matchs dans le vestiaire, ça parle de bilan statistique... Mais il n'y a jamais marqué vers l'avant ou l'intention de jeu qui va avec ! Moi, je suis défenseur central, si je veux, je donne tout à mon gardien : j'ai touché 40 ballons, j'en ai donc perdu 0 et à la fin on pourra dire : "Mathieu est celui qui a le mieux relancé cette saison, 100% de passes réussies", génial... Pirlo, il fait combien de passes décisives par saison ? Peu, très peu. Pourtant, combien de fois il a bien décalé le jeu ? Combien de fois il a permis à son latéral de pouvoir déborder avec une ouverture parfaite ? Quand tu joues vers l'arrière, parfois aussi, c'est toi qui relance le jeu vers l'avant grâce à ton décalage et ce n'est pas marqué quelque part ça. C'est un vrai problème des stats, et c'est nouveau dans les vestiaires, c'est arrivé depuis quoi, 4-5 ans ? Et ça fausse un peu les mentalités.

 

 

Riquelme parle de perte de passion pour le foot dans les vestiaires justement, c'est quelque chose que tu ressens aussi ?

 

 

Déjà, Riquelme, c'était mon idole donc... comment te dire... j'adore Riquelme, mais vraiment (sourire) ! Plus sérieusement, je suis d'accord avec lui, je le ressens aussi ça, ce côté perte de passion. J'ai fait des vestiaires où les mecs ne savaient même pas contre qui on jouait le samedi (sourire), des mecs connus en plus. Sincèrement, hein. Je ne citerai pas les noms mais c'est arrivé et tu ne peux pas forcer les gens de toute façon, ça ne s'achète pas la passion. Moi je l'ai toujours eu : basket, foot, je regarde tous les matchs, tu peux me demander ce que tu veux sur le résumé de la semaine, je serai incollable (rires). Un calvaire pour ma femme quoi. Mais c'est comme ça, j'ai toujours eue ça en moi, depuis tout petit. Il faut bien comprendre que chaque match est différent, avec une histoire différente, un contexte différent. Tu peux toujours voir un petit truc, une façon de jouer, un geste, un joueur que tu découvres, un coach... Le week-end après, je ne suis jamais surpris par un joueur ou une équipe que je vais affronter, puisque j'ai déjà "tout" analysé par le passé.

 

 

Henry faisait la même chose depuis son plus jeune âge

 

 

Tu vois ! Ben moi, c'est pareil ! Et je peux te dire que ma femme ne changera pas de chaine (rires) !

 

 

Et d'avoir un père footballeur, ça t'a aidé pour développer ton intelligence de jeu ? Valère Germain me disait qu'il échangeait pas mal avec son père

 

 

Ouais, après, mon père n'a pas fait la même carrière que le père de Valère (Champion de France en 1989, 1990 et 1991 avec l'Olympique de Marseille, ndla), mais c'était important, oui, c'était un bon petit joueur au niveau régional. On échange souvent. C'est important d'avoir un cadre familial qui puisse te remettre en question. Mon père était capable de me juger mais sans trop être pesant à la fois.

 

 

Un dernier mot, peut-être le plus important... ça ressemblait à quoi un barbecue avec Sylvain Armand (rires) ? Carlo Ancelotti est venu d'ailleurs, non ?

 

 

(éclats de rire, il se remémore...) Oui, il est venu, plusieurs fois même ! On était assez proche avec Sylvain, on habitait la même résidence avec Jaja (Jallet), Guillaume (Hoarau) et Néné. On s'entendait tous très bien, on n'avait pas forcément la même mentalité à la base mais on déconnait vraiment bien ensemble. C'est des supers mecs, très conviviaux. L'équipe venait au barbecue et ça soudait les liens, c'est important pour le groupe d'avoir des moments comme ça. C'est le discours que je tiens auprès des jeunes aujourd'hui : quand on sort entre nous, c'est là que tu apprends à connaître les mecs - dans les vestiaires, ce n'est pas toujours le cas. Il faut profiter de ces moments où tu es au resto - autour d'un verre, plus relâché, décontracté - tu vas avoir un joueur qui va peut-être se lâcher un peu plus qu'habituellement et s'ouvrir aux autres. Dans certaines circonstances, c'est une façon de briser la glace. Et puis, ce sont les souvenirs qui créent une équipe. C'est comme ça qu'on apprend à se battre les uns pour les autres par la suite, en passant du temps ensemble. Ensuite, tu ne te foutras pas sur la gueule avec un mec avec qui tu viens de déconner peu de temps auparavant - ou alors cela servira à mettre les points sur les i comme on dit. Ici, à Nice, on va manger par petit groupe après les entraînements, ça change d'un jour à l'autre, tout le monde côtoie tout le monde, c'est ça la vie d'un groupe. Généralement, les vestiaires où ça se passe mal, c'est que les mecs n'arrivent pas à vivre ensemble à l'extérieur. Après, parfois, ça peut péter aussi, ça peut être quelque chose de "nécessaire" même, comme avec ta femme (rires) ! Dans un couple, si tu ne gueules pas de temps en temps, c'est qu'il y en a un des deux qui ment, c'est automatique. Sinon, c'est que tu gardes les choses pour toi et ce n'est pas bon.

 

 

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